Biographie

“ Je suis né dans un petit village de l'Etat de Bahia qui s'appelait Angico; j'étais le quatrième d'une famille de dix-sept enfants. Mon père descendait d'immigrants irlandais métissés d'esclaves noirs; quant à ma mère, sa famille se composait de Portugais et d'Indiens. C’est pourquoi mon vrai nom est José Dias-Soares-Barrense-Regis-Evangelista-Ferreira dos Santos. Peu de temps après ma naissance, nous avons dû fuir la vengeance d'un gros propriétaire terrien envers mon grand-père qui était le chef d'un des derniers groupes de Cangaceiros, ces Robin des bois du Brésil qui se battaient contre l'injustice et protégeaient les pauvres. Après des mois de marche en forêt, nous nous sommes arrêtés et avons fondé le village de Campo Alegre de Lourdes avec quelques autres familles. Mes parents vivaient de l'agriculture, et un peu de petit commerce. Nous partagions les ressources entre voisins dans un esprit de communauté, et nous offrions l'hospitalité aux voyageurs dans l'école du village. Cette école servait aussi à l'enseignement lorsqu'un instituteur voulait bien venir s'installer pour quelques mois au village. Quand il n'y en avait pas, c'étaient les plus grands qui enseignaient aux petits. Quant à moi, j'étais curieux de tout, et j'avais constamment envie de découvrir des choses nouvelles, d'accumuler des connaissances, mais j'étais plutôt solitaire. J'avais de la facilité à apprendre les textes, et j'appréciais la poésie. Très tôt la musique m'a attiré.

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C'était une époque heureuse Nous avions bénéficié de trois années sans sécheresse, et l'agriculture marchait bien, c'était un période d'abondance. Mais c'est alors que ma mère est morte lorsque j'avais onze ans. Mon père déprimé s'est désintéressé des travaux et de son commerce, et peu à peu il a tout perdu. Il s'est alors mis en tête de partir en Amazonie pour retrouver un de ses frères dont il n'avait plus de nouvelles; il avait aussi entendu dire qu'il y avait là-bas des mines d'or et de diamant. Et un jour, nous sommes partis avec quelques chevaux pour les bagages. Pendant des jours et des jours nous avons traversé une forêt très dense; puis il y a eu une descente vertigineuse, terrifiante dans une vallée étroite. Nous vivions aussi dans la crainte de rencontrer des indiens. Après un an nous avons atteint une rivière où mon père a décidé de tenter d'exploiter une mine. Il a alors fait venir toute la famille, et pendant un an il a prospecté, et commencé à creuser un puits qui devait receler des diamants. Mais la saison des pluies est arrivée plus tôt que prévu; tout a été noyé et mon père ruiné.

Nous sommes retournés à Campo Alegre, mais je ne pouvais plus m'habituer à la vie au village; je rêvais de la ville. C'est pourquoi je suis parti avec mon frère Armando, pour un voyage de trois mille kilomètres en camion, bateau et train jusqu'à Sao Paulo. Là, cela a été le choc d'une ville gigantesque, et aussi du climat, car il y fait froid en hiver. J'ai travaillé comme livreur, puis comme contrôleur dans une compagnie d'autobus; j'ai aussi fabriqué et vendu des parfums, mais j'étais toujours fasciné par la musique. Dès que j'avais un moment de libre j'allais écouter des musiciens qui répétaient dans un magasin de guitares, ou qui jouaient dans les bars. Un soir je suis allé écouter une formation qui accompagnaient la chanteuse Belina; le guitariste était absent et le chef m'a proposé de le remplacer. Il m'a ensuite fait un contrat de six mois pour jouer en fin de semaine dans des restaurants.

Malgré cela, les guitaristes célèbres que l'on entendait à la radio restaient pour moi quelque chose d'abstrait, je n'imaginais pas que je puisse parvenir un jour à leur niveau. A cette époque, la guitare était surtout un instrument d'accompagnement, rôle qu'a tenu le piano par la suite. Seuls les plus grands virtuoses parvenaient à se faire un nom, et à se produire comme solistes, mais la plupart étaient aussi l'accompagnateur attitré d'une vedette de la chanson. Pour moi, la possibilité de jouer dans un orchestre était déjà une chance inespérée. C'est ce qui m'est arrivé lorsqu'un ami guitariste m'a proposé de le remplacer dans l'orchestre de Nelson Gonçalves qui partait en tournée à travers tout le Brésil. Puis je suis resté un an à Salvador de Bahia jouant dans des shows tous les week-end. Mais Sao Paulo me manquait, car c'est là que se produisaient tous les grands musiciens de l'époque. Alors j'y suis retourné, mais j'ai connu des hauts et des bas; souvent découragé, j'envisageais même d'abandonner la musique.

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Un soir, comme je passais devant un bar du centre-ville où les vedettes et hommes d'affaire venaient prendre l'apéritif, j'ai entendu une guitare à l'intérieur; des accords très doux qui m'ont bouleversé, puis subitement des rythmes inattendus. C'était Paulinho Nogueira. Je me suis arrêté net, et là ma vie a basculé. A cet instant j'ai compris au plus profond de mon cœur que la guitare resterait toujours mon moyen de vivre, mon moyen d'expression. Je suis retourné souvent l'écouter, et nous sommes devenus amis; plus récemment, nous avons joué ensemble en tournée. C'est également lui qui m'a conseillé de me constituer un répertoire, car en travaillant seul, on acquiert une certaine culture personnelle, une technique propre. Enfin j'ai été engagé dans des cabarets de Sao Paulo où je jouais en solo, ou avec un trio. Ceux qui me connaissaient m'appelaient O Canhoto, ce qui veut dire Le Gaucher. Dans le Sertao de Bahia, c'est le surnom du diable; mais j'en étais quand même fier, car c'était aussi le surnom d'Americo Jacomino, qui avait été élu « roi éternel de la guitare brésilienne » en 1927 à Rio, et qui est encore considéré comme le père spirituel de toutes les générations qui ont suivi. Un soir, après m'avoir entendu dans un cabaret, deux musiciens, l'un pianiste et l'autre batteur, m'ont proposé de me joindre à eux dans leur contrat au restaurant Fasano, où passaient régulièrement les plus grandes vedettes internationales.

Naturellement je les ai suivis lorsqu'ils ont monté leur propre night-club, l'Istardust. Très vite nous avons connu un grand succès. C'est là que trois musiciens m'ont proposé de les accompagner dans une tournée de deux mois en Italie. Tout s'est décidé très rapidement et une dizaine de jours plus tard nous débarquions à Gênes. L'orchestre Os Brasileiros était le premier à apporter la bossa nova sur le vieux continent. Nous jouions tous les soirs sur la plage de Forte dei Marmi proche de Viareggio, et nous avons très vite eu un énorme succès, à tel point qu'on nous a proposé d'aller jouer à Rome durant neuf mois. Puis nous avons découvert la Suisse, engagés par une boîte de nuit de Lausanne.

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C'est là, un soir, que j'ai rencontré Pierrette. Le coup de foudre. J'ai eu instantanément l'impression de la connaître depuis longtemps. Et nous ne nous sommes plus quittés depuis. Peu de temps après, elle venait me rejoindre à Florence, et nous nous sommes mariés quelques mois plus tard. Après la naissance de notre fille Jany, nous nous sommes installés à Nyon. J'avais l'intention de tenter ma chance à Genève, mais j'ai vite compris que pour être connu il fallait passer à la radio, et pour cela je devais d'abord enregistrer un disque. Comme je ne parvenais pas à obtenir un rendez-vous, j'ai forcé la porte d'un producteur, et sans lui laisser le temps de revenir de sa surprise, j'ai joué devant lui tous les standards que j'avais en tête. Au lieu de me jeter dehors, il m'a demandé de revenir le lendemain avec deux percussionnistes. Et c'est ainsi qu'en un seul après-midi j'ai enregistré les quatorze plages de mon premier disque « Noite a Brasilia ». Ce disque a constitué ma première carte de visite, et c'est là qu'a véritablement débuté ma carrière en Suisse.

J'ai été invité à la radio, et ma musique a rencontré un succès extraordinaire. Je donnais aussi des cours de guitare, et on m'a proposé d'enseigner au conservatoire de Genève, où je suis resté trente-deux ans. M'évitant d'avoir à jouer dans des orchestres une musique qui ne me correspondait pas, ce poste m'a permis de persévérer dans le développement d'un style original qui puise son authenticité à la source d'une culture traditionnelle ancestrale. J'ai commencé à donner des concerts dans de petites salles, comme le théâtre de l'Escalier à Nyon. On m'a également confié un rôle dans plusieurs pièces, au théâtre et à la télévision.

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Encouragé par le succès, j'ai décidé de tenter ma chance à Paris. En 1981, comme j'y enregistrais un disque avec la chanteuse Maria d'Apparecida, la directrice d'une maison de disque insista pour que je donne quelques concerts au Théâtre d'Edgar. Le premier soir, il n'y avait que cinq personnes dans la salle; mais j'ai tenu à jouer tout de même comme si elle était pleine. La chance a voulu que l'une d'entre elles soit journaliste, et le lendemain, sur la foi de sa critique élogieuse, la salle était comble. J'y ai joué tout un mois à guichets fermés. Cela représentait une véritable percée. Les critiques étaient excellentes, des organisateurs de concerts venaient me voir, les demandes affluaient. J'ai été invité à jouer dans d'autres salles parisiennes comme le Palais des Glaces, le Théâtre Déjazet, le New Morning, et aussi à la télévision au Grand Echiquier. Je voyageais au Québec, en Suède.

En 1985, je suis allé assister au festival de jazz de Montreux pour entendre Joao Gilberto et Antonio Carlos Jobim. Or aucun d'eux ne voulant débuter la soirée, le directeur du festival vint me supplier d'assurer la première partie au pied levé. Sans même avoir eu le temps d'accorder ma guitare, je me suis retrouvé sur la scène. C'était un pari insensé, mais le public commençait à manifester son impatience, et j'ai attaqué une première mélodie dans le brouhaha. Au troisième morceau il n'y avait plus un bruit dans la salle; c'était magique. Cette aventure m'a démontré que ma musique n'est pas réservée aux petites salles, et que je peux tout aussi bien captiver une audience de plusieurs milliers de spectateurs. Ce que j'ai pu vérifier à nouveau lorsque j'ai été invité à Montreux en 1987, puis en 1998 ainsi qu'au Paléo Festival de Nyon. Et quelle que soit la taille de la salle, je reste exactement le même, c'est en moi, c'est une question d'état d'esprit. Claude Nobs, directeur du Montreux Jazz Festival, a dit un jour : « José Barrense-Dias, pour moi, est le seul artiste brésilien capable de faire une synthèse de la musique brésilienne en trente minutes. José est aussi le seul artiste brésilien établi en Europe à avoir participé cinq fois à cette prestigieuse manifestation ». Au long de ma carrière j’ai aussi partagé la scène avec des grands noms de la guitare comme : Paco de Lucia, John Mc Laughlin, Barney Kessel, Stanley Jordan, Charlie Bird, Baden Powell, Rosinha de Valenca, Paulinho Nogueira, Toninho Ramos et tant d'autres...

Ce n'est pas moi qui ai cherché la musique, c'est elle qui m'a pris, tout simplement. Elle est ma source de vie. Elle a toujours été à l'origine de mes luttes intérieures. Elle m'a fasciné depuis l'enfance. Plus tard, à chaque fois que j'ai pensé l'abandonner, comme on laisse une amie, pour entamer une nouvelle vie, pour changer de métier et d'environnement, elle a refusé de me lâcher.

Il y a une évolution constante dans mon travail. Je ne suis pas les modes, et pour moi, le succès d'un artiste n'est pas lié à son succès public ou médiatique. Le vrai succès est lié à la performance, à ce qu'il est capable de créer, de faire ou d'améliorer. Comme beaucoup d'autres musiciens, je suis un serviteur de l'art brésilien, mais je n'en fais pas usage pour ma propre gloire. A travers mes partitions — qui sont très jouées aujourd'hui — à travers mes disques, j'espère laisser des traces, marquer un chemin qui servira de piste à d'autres musiciens. Une piste qui conduit aux racines, celles qu'il ne faut pas oublier. ”

Signature Barrense Dias